Au commencement était le rap

Babacar Gueye

L’efflorescence du rap a été tellement rapide que la plupart n’ont pas senti le mouvement venir, jusqu’à ce que Dakar, aujourd’hui, devienne le troisième pôle mondial du hip-hop, après les Etats-Unis et la France. Le rap surgit au Sénégal dans un contexte particulièrement explosif. En effet, nous sommes en 88 lorsque les premiers groupes de rap font leur apparition dans le paysage musical sénégalais. Cette année marque les premières manifestations de violence post électorale dans le pays depuis 1963. C’est la première fois depuis cette date que l’on voit des masses impressionnantes déferler dans les rues de Dakar pour réclamer des changements. Nous sommes dans une société mouvante, en proie à des bouleversements, une société en crise dont le bouillonnement politique n’est que la partie visible.

‘Nous ne sommes ni le Ps ni le Pds, nous sommes le Pbs’ – Positive Black Soul

 

Une musique qui traduit le malaise politique et social Le front social, comme on dit, est en pleine effervescence. Les conditions de vie des populations se sont dégradées en dépit des multiples politiques d’ajustement imposées par les institutions internationales. Alors qu’au sommet, c’est l’immobilisme politique le plus total. Et ce, malgré que nous soyons dans un des rares pays de la sous-région, et même africains, où le multipartisme intégral a été institué depuis 1983.
Cette origine politique s’est traduite dès les premiers textes de rap. Le cri de guerre du premier groupe de rap sénégalais, le Positive black soul (Pbs), n’était-il pas : “Nous ne sommes ni le Ps ni le Pds, nous sommes le Pbs” – le Ps et le Pds étant les partis en conflit. Le Pbs entendait par là signifier l’émergence d’un autre type de discours, en sus de celui des politiques. Toute la thématique du rap qui sera déclinée depuis ce jour sera solidaire de cette démarcation de la politique comme élément de définition. Mais cette démarcation de la politique (politicienne) mettra les rappeurs en posture de jouer aux vigies de la société, promptes à dénoncer les moindres écarts de conduite. Cette dénonciation finira par embrasser tous les domaines de la société sénégalaise :du religieux au social.

L’alternance de la “génération sacrifiée”.

Au fil des années, le rap ne va plus adopter cette position de démarcation, mais va prendre ouvertement parti dans le débat politique. Il deviendra plus engagé. À la veille des élections ayant conduit à la première alternance au Sénégal, un des ténors du rap sénégalais, Gunman Khouman, du Pee Froiss, pouvait se permettre de déclarer “qu’il arrivera un jour où le peuple ira à l’assaut du palais de la République pour la saleté qui le gangrène”. En accédant à la dignité de tribun de la République, au point que pour beaucoup, le rap a été déterminant dans la première alternance politique du Sénégal, en 2000, les rappeurs sénégalais manifestaient, au sens propre du terme, l’émergence d’une nouvelle citoyenneté, différente de celle à laquelle nous avaient habituée les groupes partisans. De fait, l’émergence du rap est consubstantielle à celle de la société civile. Mais d’une société civile de jeunes. En cela, le rap se confond avec l’aspiration du peuple sénégalais à réclamer de meilleures conditions de vie. En effet, nous sommes dans une société constituée en majorité de jeunes, près de 75 % de la population a moins de 25 ans. Dans une société traditionnellement gérontocratique, le rap consacre l’irruption de la jeunesse dans les débats de société. Le mot d’ordre du Pbs des années 98 n’était-il pas “wax feign” (terme qui est passé dans le langage ordinaire !) ; ce qui signifie proprement “parler, c’est se dévoiler”.

Dans ces années de crise, c’est “la génération sacrifiée” (titre contenu dans une compilation sortie en 2000, à quelques mois des fameuses élections présidentielles) qui élève la voix par le canal du rap.

Pour la plupart, ces jeunes sont des déjections de l’école, qui a été la première à sentir les effets drastiques des politiques d’ajustement, ou encore des jeunes qui n’ont pu se sortir du bourbier universitaire, du fait des conditions de dégradation du système scolaire dans les années 90. On remarque que les premiers rappeurs au Sénégal ont commencé à rapper à l’école. Que ce soit le Pbs, le Pee froiss, ou encore le Daara J., ces “possee» ont pris naissance dans les enceintes des lycées de Dakar. Ce thème de l’école, perçu maintenant comme un cul-de-sac, et non plus comme un facteur de réussite, comme c’était le cas pour les générations précédentes, est récurrent dans le discours des premiers rappeurs.
Ce sont donc des jeunes qui ont grandi dans l’atmosphère de contestation qui couvait dans les écoles_ qui a connu son point culminant avec la première année blanche de l’histoire de l’école sénégalaise _ et qui a fini par se répandre dans toutes les couches sénégalaises. Une rupture avec la musique d’inspiration traditionnelle sénégalaise, comme le mballakh Mais la particularité des rappeurs dans ce climat d’effervescence générale est d’avoir porté la contestation à un niveau jamais encore atteint. Le style particulièrement corrosif du rap contrastait avec le style ampoulé de leurs collègues des genres musicaux traditionnellement connus au Sénégal. Il faut dire que jusque-là, à quelques exceptions près, la musique était l’affaire d’une caste, celle des griots. Or, traditionnellement, ceux-ci sont des musiciens de cour, spécialisés dans la louange des puissants de ce monde. Leur imaginaire renvoie à une société monarchique plutôt qu’à une République. Dès lors, ils se sont mués en laudateurs des politiques, distributeurs de prébendes. Ils ne sont pas réceptifs à ce nouveau style musical venu des États-Unis, quoiqu’il ait existé au Sénégal des genres musicaux assez proches du rap. Paradoxalement, ces genres comme le “taakhuraan”, le “xaxar”, le “toolé”, le “taasu”, ou le “bakk” ont tous une charge polémique, monarchie oblige. Chose remarquable, les prédécesseurs des rappeurs dans le champ musical sont tous de la caste des griots, Youssou Ndour, Thione Seck, Baaba Maal, pour ne citer que ceux-là. À l’inverse, la culture scolaire des rappeurs les porte, dans cette société en crise, à accompagner l’émergence de la citoyenneté. “Je suis la bouche de ceux qui n’ont point de bouche”, dit Fada du Daara J., dans un pastiche de Césaire (Microphone soldiers). Il y a aussi que les rappeurs retrouvaient à travers leur art un fond d’oralité qu’ils partagent avec leurs collègues de la musique traditionnelle. On remarquera ainsi que la pratique du rap au Sénégal s’accompagne d’une recherche linguistique, surtout pour celui dit en wolof, la langue la plus parlée du pays. Au-delà de ce retour visant à la pureté de la langue autochtone (l’un des slogans les mieux partagés du ghotta rap en ce moment est bien : “Rap wolof moo raw” ; entendez “le rap wolof est le meilleur”), le rap sénégalais se fait ainsi la voix du peuple. Par là, le rap sénégalais se détachait des dérives “gangsta” du rap des grandes métropoles occidentales.

Le gardien des valeurs morales. Bien plus, le rap va se faire le gardien des mœurs dans cette société en déliquescence. Ce qui aura pour effet de lui attirer les faveurs du public, jeune et vieux. Il n’est pas rare de s’entendre dire que dans ce pays, il n’y a que les rappeurs qui disent la vérité. Pendant qu’au même moment, à force de faire dans la laudation, les musiques traditionnelles sénégalaises dévient subrepticement vers le salace et le culte du dieu Argent. L’été dernier a été l’occasion d’un clash frontal entre rappeurs et musiciens traditionnels. À ces derniers, les rappeurs sénégalais vont opposer l’esprit du hip-hop des origines. Celui des Grandmaster Flash. À l’instar des Lauryn Hill (forgive them father) à Passi, en passant par la Brigade (la Ière-pri), prière en argot, les rappeurs vont pousser le retour aux sources jusqu’à une thématique de type spirituel. Les tubes “100 commentaire” du Rapadio, “Akhirou saman” (le jugement dernier) de Da Brains, ou encore “Boroom bi” du Daara J. dénotent ce reflux du spirituel dans le rap.

Une porte à la réussite sociale. Et pourtant les rappeurs ont ceci de commune avec les musiciens traditionnels, c’est qu’ils veulent de la musique un métier, l’école ne conduisant plus forcément à la réussite sociale. Or, Thione Seck, Oumar Pène, Yousou Ndour ou encore Baaba Maal, quoiqu’étant d’une culture foncièrement différente, représentent pour les rappeurs des exemples de réussite sociale par la voie musicale. En plus de la culture scolaire, les rappeurs sont pénétrés de culture télévisuelle et de culture médiatique en général. C’est la génération Fm. Ils ont pu, par le canal du tube cathodique, admirer les teen-agers de l’Occident se frayer la voie du succès par la chanson, mais surtout par la parole (le rap). “All we wanna be a super star”, chante le Verbal Intellect Balistic (VIB), groupe de rap du quartier populaire de Rebeuss, en plein centre de Dakar. Le rap est ainsi pour ces jeunes un moyen de réussite sociale.

En 1999, on avait recensé pas moins de 5000 groupes de rap au Sénégal. Désormais, par le rap, les jeunes ont ainsi voix au chapitre dans ce pays. Aujourd’hui nombreux sont les rappeurs qui ont pu se faire une place au soleil au son de leur voix.

Babacar Gueye is a music journalist. He lives in Dakar.

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