Myriem

an excerpt from Myriem by Boris Boubacar Diop

Mettre le feu à des ambassades, c’était de la folie. Le Président avait dû faire une allocution télévisée pour calmer les esprits. Ses courtisans n’avaient finalement eu d’autre choix que de lui avouer la vérité : ‘Excellence, madame Dembélé n’a commis aucun crime et d’ailleurs, il s’agit, heu…Excellence, d’un crime que personne n’a commis. On nous a roulés dans la farine, Excellence, mais vous, le géant intellectuel, vous le plus grand chef d’Etat du monde’ etc. Le Président s’était alors mis à vociférer, la bouche pleine de bave, les yeux en feu : ‘Je vais vous tuer tous ! Pauvres imbéciles, vous avez couvert notre pays de ridicule !’ Le Président était d’autant plus furieux qu’il savait très bien qu’il ne pouvait tuer personne. Cela ne se faisait quand même plus, c’était toujours ça de gagné.

Mais que pouvait-il bien faire ? Ce n’était pas possible de me remettre en liberté et de dire comme ça : c’était une erreur, il n’y a jamais eu de bateau du nom de Palomero, aucun enfant de la rue n’a jamais été porté disparu et la ville de Strindgahm n’existe nulle part sur cette terre.

Le président était complètement coincé. Je suppose qu’il s’est alors mis à maudire le jour où, par faiblesse ou par calcul, il avait pleuré devant le pays tout entier. Voici comment est arrivée cette chose peu ordinaire. Une jeune journaliste du ‘Républicain’ venait de l’interroger sur le nombre exact d’enfants ‘vendus par Myriem Dembélé au réseau pédophile de Strindgahm’. ‘Que voulez-vous donc que je vous dise, madame ? avait tonné le Président en levant les bras au ciel. Un enfant ou mille, c’est pareil, c’est le même scandale, madame !’. Après une brève pause, ses yeux s’étaient voilés de tristesse et on avait vu une grosse larme couler lentement sur sa joue droite. Il l’avait discrètement essuyée avant de se composer aussitôt une attitude plus normale. La scène n’avait duré qu’une fraction de seconde mais la promptitude du Président à essuyer sa larme fut généralement perçue comme la preuve d’une extrême pudeur. Les proches du Président clamèrent partout que, sous ses apparences de dur, l’homme avait un cœur d’or et que plus personne ne pouvait douter de son amour pour les enfants de la rue. La larme du président fut plusieurs fois exhibée à la télévision et commentée, au cours de débats fort savants, par une foule de politologues, de sociologues et de psychologues. En dépit de leurs nombreux désaccords, les experts s’entendirent au moins sur un point : la larme du Président étant sortie de son œil droit et non de son œil gauche, la situation économique allait forcément s’améliorer. On avait réellement frôlé la catastrophe.

(c) Boris Boubacar Diop

Posted By stacy

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